Ils ont 16, 17 ou 18 ans, vont vite, gagnent vite, et deviennent célèbres plus vite encore. Avant même qu’ils aient eu le temps d’exister comme athlète, ils existent déjà comme « Histoire ». Le sport professionnel moderne crée du phénomène précoce, puis l’abat médiatiquement lorsqu’il perd. Dans ce système, les réseaux sociaux accélèrent tout : visibilité comme jugement. Cette pression médiatique n’est pas juste un bruit de fond, c’est un poids mental réel, et parfois dévastateur.
La santé mentale d’un jeune prometteur ne se joue pas que dans les jambes, ou lors d’un entraînement caché dans l’ombre à 7h du matin. Elle se joue aussi dans l’espace invisible. Le moral, là où l’on supporte les attentes des autres. L’exemple du jeune Paul Seixas, immense espoir du cyclisme français, illustre à quel point cette pression peut devenir un facteur de fragilisation. Très tôt, dès ses premières sélections internationales, son nom circule déjà dans les articles, les “futures stars”, les “à surveiller”. Lui-même le reconnaît : “On dirait que les gens veulent déjà savoir si je vais gagner un jour le Tour. Moi j’ai juste envie d’apprendre.” Lui encore : “Le pire n’est pas la critique. Le pire c’est quand je sens que si je ne gagne pas un dimanche, j’ai l’impression de décevoir tout le monde.” A 19 ans tout juste, ce qui est très jeune dans le monde du cyclisme professionnel, Paul Seixas a complété derrière les 2 intouchables Tadej Pogacar et Remco Evenepoel, respectivement 1er et 2e, le podium des championnats du monde à Kigali au Rwanda. Une performance qui n’a pas laissé les médias, qu’ils soient français ou internationaux indifférents. Mais qu’en sera-t-il le jour où ses jambes ne répondent pas ?
Ce n’est pas un phénomène isolé. Les médias amplifient, les réseaux sociaux suramplifient, et l’athlète subit une double exposition : sportive et émotionnelle. Dans le fil Instagram d’un jeune talent, trois commentaires peuvent suffire pour fissurer une confiance fraîchement construite. Un mauvais jour devient parfois “preuve” qu’il n’est pas si bon. L’anxiété se niche là : la peur de décevoir. Certains talents, écrasés par cette sensation, ralentissent, s’isolent, se brident. On les appelle ensuite “talents gâchés”, alors qu’ils ont parfois juste été laissés seuls sous le projecteur.
L’équilibre mental tient souvent à des choses très simples et très humaines : famille présente, staff stable, rituels de routine, silence médiatique organisé. Les meilleures structures n’entraînent plus seulement le corps, elles apprennent à protéger l’esprit. Certains clubs interdisent même l’accès direct aux commentaires en ligne sur les réseaux sociaux de leurs athlètes. C’est une manière de recréer un cocon, au moins le temps que la personnalité se solidifie. Mais cela ne peut pas reposer seulement sur la bonne volonté individuelle. Les fédérations et les clubs ont un rôle à jouer. Prévenir le burn-out sportif ne doit plus être vu comme une vague notion psychologique, mais comme un enjeu de performance et de carrière. Préserver un talent, ce n’est pas l’enfermer : c’est lui donner le droit d’être encore un adolescent, d’avoir le droit d’échouer, d’avoir le droit de ne pas être parfait immédiatement.
Certains ont tenu bon. C’est souvent ce qui fait toute la différence entre “phénomène du moment” et carrière durable. Ils ont appris à ignorer la lumière quand elle devient toxique, à accepter la patience, à écouter les bonnes voix plutôt que les plus critiques.
Certains même, les plus confiants, aiment jouer de cette attente grandissante sur leurs épaules. C’est le cas du phénomène espagnol Lamine Yamal, attaquant de 18 ans du FC Barcelone. Annoncé potentiellement comme le nouveau Messi, le catalan ne craint pas les critiques et se permet d’utiliser cette pression mise par les médias et les réseaux sociaux, pour montrer qu’il est là pour relever tous les défis.
Mais peut-on, dans le sport moderne, grandir sous les projecteurs sans s’y brûler ? Surement, mais à condition que l’on arrête d’utiliser les espoirs pour en faire des histoires. C’est peut-être là l’avenir le plus sain du sport : une culture plus bienveillante, moins excitée par le buzz, plus centrée sur la personne. Un sport qui protège avant de célébrer. Un sport qui regarde l’homme avant le héros. Un sport qui se rappelle que derrière le casque, les crampons, les stats… il y a d’abord un gamin qui veut juste respirer.